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Questionner la prostitution…à partir d'une vision des droits de la femme

Article publié dans le magazine MAG 20 ANS du Monde selon les femmes en Novembre 2014

Projets d’eros-centers à Liège puis Seraing, interdiction de la prostitution de rue à Bruxelles, communes qui réglementent la prostitution en vitrine ou en carrées, bordels le long de la frontière française, petites annonces explicites dans les journaux, affaire « Dodo la Saumure »… La prostitution est à l’ordre du jour en Belgique, mais les termes actuels du débat, dans les médias comme les discussions publiques, ne donnent pas un aperçu complet de la problématique et de sa réalité. Cet article vise à donner des pistes de réflexion, bousculer nos préjugés sur la question, et amener une vision plus égalitaire et humaniste de ce phénomène en lien direct avec les droits des femmes.

Notre regard est en train de changer sur la prostitution : il y a encore quelques années, seule la figure de la personne prostituée était discutée quand il s’agissait de parler prostitution. Beaucoup voulaient faire la distinction entre une prostitution choisie (que l’on devrait accepter voire même réglementer), et une prostitution liée à la traite des êtres humains, donc forcée, impliquant des femmes victimes de réseaux et de trafiquants sans scrupules, et que l’on se doit donc de combattre.  Il s’agissait de défendre le droit d’une personne à se prostituer, si telle était sa décision. Une telle vision ne s’intéresse pas à la réalité des personnes, ni à son impact sur la société dans son ensemble : peut-on parler de choix dans une société où les femmes n’ont toujours pas accès aux mêmes opportunités économiques et sociales que les hommes ? Peut-on parler de choix lorsque l’on sait que 80% des 23 000 personnes prostituées en Belgique sont victimes d’exploitation, et en grande majorité étrangères ? (chiffres de la police, cités par Mme Milquet en décembre 2012 ) Quel est l’impact de la banalisation de la prostitution sur les jeunes, et en particulier les jeunes filles, et au regard de ce bel objectif d’égalité femmes-hommes que tout le monde partage ?

Une prise de conscience est à l’œuvre. D’une part, la nature profondément ‘genrée’/’sexuée’ de la prostitution est mise en lumière : alors que la grande majorité des personnes prostituées sont des femmes, ainsi que quelques transsexuelles et une minorité d’hommes, la quasi-totalité des clients sont des hommes. Ce n’est pas un accident ! Cette réalité est logique quand on voit autour de nous la persistance des stéréotypes sexistes, l’hyper-sexualisation des filles et la pornification de l’espace public (publicités sexistes, utilisation de l’imaginaire pornographique dans les clips musicaux et les médias). Quand on sait également que « l’homme le plus pauvre de Belgique est une femme » . Notre société explique aux jeunes filles que le plus important est leur apparence, et leur potentiel sexuel. Elle dit également aux jeunes hommes qu’ils peuvent avoir accès aux femmes juste parce qu’ils sont hommes et grâce à leur pouvoir économique (au travers de l’argent : « achetez la voiture, vous aurez la femme » disait une publicité dans les années 1980). Si l’on a pu interdire le droit de cuissage, le viol, l’inceste, le harcèlement sexuel au travail et le viol marital, nous ne nous sommes pas encore assez questionné-e-s sur ce phénomène qu’est la prostitution, qui permet à certains hommes d’acheter l’accès au corps des femmes et à leur sexualité. Et qui peut donc être qualifié de violence faite aux femmes.

L’argent est le nouvel outil de la domination masculine. S’il y a de l’argent, c’est bien parce qu’une personne en a besoin. Et quand l’on s’intéresse de près au profil des personnes prostituées, on constate qu’il s’agit en grande majorité de femmes étrangères, issues de pays plus pauvres que la Belgique, principalement de Bulgarie, Roumanie, Macédoine, Albanie ou Hongrie. Si la prostitution est un métier comme un autre, comment se fait-il que très peu de femmes belges le choisissent ? Depuis peu, on voit arriver sur les trottoirs de Bruxelles des femmes d’Espagne, d’Italie ou de Grèce, poussées par la crise économique à trouver des moyens de survivre en Europe de l’Ouest. Si elles arrivent en Belgique, c’est bien parce qu’un marché est présent pour elles : ce marché, ce sont les clients, la demande. Sans demande, pas d’offre, et donc pas de chiffre d’affaires. Les Suédois l’ont compris, qui ont décidé en 1999 de pénaliser les clients de la prostitution. Depuis, la prostitution de rue a baissé de moitié, et plus de 70% de la population soutient la législation, qui propose aussi des alternatives aux femmes décidant de quitter la prostitution. En comparaison, aux Pays-Bas, « l’industrie du sexe » représente 5% du PIB , depuis que le pays a réglementé la prostitution, transformant les personnes prostituées en « travailleuses du sexe », les proxénètes en « entrepreneurs », et les clients en vrais « clients » au sens marchand du terme. En plus de dix ans, le pays a vu une augmentation de la traite des êtres humains, preuve que la demande alimente un marché lucratif.

Toute la question autour de la prostitution peut se résumer en une question fondamentale : quelle société voulons-nous ? Voulons-nous d’un monde où tout s’achète, y compris les femmes ? Où les plus vulnérables peuvent « choisir » d’être prostitué-e-s pour survivre ? Ou voulons-nous une société où nous refusons les inégalités femmes-hommes, et donc tout système qui perpétue les violences et les stéréotypes sexistes ? Le débat sur la prostitution doit se concentrer sur le respect de la dignité humaine, de l’égalité femmes-hommes, et des valeurs que nous voulons transmettre à nos enfants.

Pierrette Pape
Présidente de l’asbl Isala (soutien et accompagnement des personnes prostituées, sensibilisation du grand public à la réalité de la prostitution)
Coordinatrice intérim du Lobby européen des femmes

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